Estelle Deschamp a déjà participé à deux expositions collectives à la galerie LMR, À Propos en 2021, aux côtés d'Olivier Mosset et Lisa Beck, puis Caractères en 2025, avec Jérôme Robbe et Pascal Pinaud. Elle revient cette fois seule, avec une nouvelle série pensée pour l'espace de la galerie, à laquelle viendront s'ajouter quelques pièces plus anciennes.
Que faut-il pour qu'une chose devienne une sculpture ?
Chez Estelle Deschamp, presque rien.
Née en 1984 à Annecy, elle vit et travaille entre Bordeaux et Angoulême. Formée à l'École des Beaux-Arts d'Angoulême puis à la Haute École des Arts du Rhin à Strasbourg, elle expose depuis une quinzaine d'années, notamment à la Villa Arson, au CEAAC de Strasbourg, à l'Artothèque de Pessac, à Artorama à Marseille en 2024, au BOTA à Bruxelles en 2023, à Arc en rêve à Bordeaux en 2025, à la Cuidadela de Pampelune en 2025, ou encore à Milles Feuilles à Nantes en 2026.
L'ambiance qu'elle a imaginée et construite pour cette exposition n'est pas sans m’évoquer le « bricoleur » de Lévi-Strauss. Celui qui, contrairement à l'ingénieur, ne part pas d'un plan mais pioche dans un stock hétéroclite, et qui invente, avec ce qu'il a sous la main. Estelle Deschamp en propose une version très concrète et contemporaine. Elle prélève sur les chantiers, dans les matériaux de construction : du placo, du PVC, du plâtre, des parpaings, et les fait basculer ailleurs. Un fragment de canalisation devient un totem. Un pan de cloison cassée se prend pour un autel. Rien n'est changé dans la matière elle-même, mais tout change dans ce qu'elle signifie.
Au cœur, et à côté de cet univers de chantier, un autre monde s'installe, fait d'entités en terre cuite, de flaques de matière
qui semblent avoir coulé plutôt qu'avoir été façonnées, et d'un éclairage fluo dont la lumière n'appartient plus vraiment au néon du bâtiment. On a presque envie d'y voir une lumière venue d'ailleurs, celle de l'enseigne, de la boîte de nuit, du casino, de ces chapelles profanes que seraient les néons de Las Vegas. Les câbles qui les alimentent, souvent orange, courent à vue plutôt que de se cacher, et finissent par dessiner, un trait dans l'espace, comme un croquis en suspens au milieu des pièces. Beaucoup d'animaux ne se donnent à voir que dans cet entre-deux du crépuscule, ni dans l'ombre ni dans la lumière, une présence qu'on devine plus qu'on ne la voit, et c'est peut-être un peu ce que semblent chercher ces entités en terre cuite. On pense ici à une forme d'animisme, à cette idée qu'un objet ordinaire puisse être habité, qu'un fragment de matière puisse devenir présence. Mais la sculpture emprunte ce registre plus qu'elle ne s'y soumet, assez pour qu'on sente une présence, jamais pour qu'on soit sommé d'y croire.
Ce qui frappe, dans cette proposition, c'est qu'elle ne choisit pas entre les deux logiques, le fonctionnel et le rituel, le construit et l'informe. Elle les tient ensemble, et c'est de ce maintien que naît la tension. Maçonnerie, ferraille, fonderie, céramique, câbles, elle les traite tous à égalité, sans qu'aucun ne prenne le pas sur les autres, jusqu'à ce que la texture, la couleur ou la marque d'un geste révèlent une beauté latente.
Car au bout du compte, dans cette exposition, tout se rejoue dans la forme. Regardez une pièce précise, par exemple. Une moulure de plâtre flotte au mur, arrachée net d'un côté, comme un fragment de corniche qui aurait survécu seul à l'écroulement du plafond dont elle venait. Plus bas, un petit crâne de céramique se tient en équilibre au bord d'un panneau de placo déchiré, tandis qu'un second, plus loin, loge dans une niche découpée à même la paroi, comme une relique dans le mur d'une chapelle. Un tube traverse l'ensemble de part en part. Les pieds, eux, ne tiennent debout qu'en apparence, le bois s'y comporte comme de la cire, s'étire, goutte, se love au sol en flaques figées.
La question qu'Estelle Deschamp pose ici est ancienne, elle est aristotélicienne. Elle est celle de savoir ce qui fait qu'une matière informe devient une forme, ce qui sépare un amoncellement d'une composition. Rien n'y est laissé au hasard, pas même l'instant où une jambe de bois cesse de porter pour se mettre à couler. Chaque pièce suppose un jugement de ce genre, précis, presque physique, celui qui décide que cela tient, que cela dit quelque chose, que la matière a franchi ce seuil très fin qui la fait basculer dans l'œuvre.
Estelle Deschamp est une « bricoleuse », mais pas au sens de celle qui invente simplement avec ce qu'elle a sous la main.
Elle l'est au sens plus rare de celle qui sait reconnaître, dans le désordre des matériaux, le moment où quelque chose tient. Le moment où l'accident devient forme, où le fragment devient présence, où la matière cesse d'être disponible pour devenir nécessaire. C'est peut-être là que se joue tout son travail, dans cette seconde presque imperceptible où, par le geste de l'artiste et ses choix, ce qui était là devient œuvre.
Florence Beaugier Piovesan





